à propos

A CAMPAIGN OF THEIR OWN / BATTRE LA CAMPAGNE

Le 8 novembre 2016, Donald Trump est élu président. La plupart des médias sont stupéfaits; certains journaux avaient déjà préparé la première page annonçant la première présidente des Etats-Unis. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? La raison était toute trouvée : la montée du populisme et la défiance pour les élites sont responsables.

Le film Battre la Campagne (A Campaign of Their Own, titre original) propose une autre lecture de l’histoire récente des Etats-Unis. En se focalisant sur la défaite de Bernie Sanders aux élections, le film s’immerge à l’intérieur d’un mouvement populaire important souvent minimisé par les médias américains et quasiment occulté par les médias européens. Cette plongée dans le processus démocratique américain révèle une véritable faille au sein du parti démocrate.

Si le manque d’unité des démocrates derrière Hillary Clinton ne saurait
 à lui seul expliquer l'élection de Donald Trump, il questionne le positionnement du parti et son soutien des classes populaires. À plus forte raison lorsque le bilan des huit ans de présidence néolibérale d’Obama se caractérise par des inégalités toujours plus flagrantes.

NOTES DU RÉALISATEUR

Le livre de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis a été
une source d’inspiration importante du film. Il raconte l’histoire politique des Etats-Unis, non pas du point de vue de ses dirigeants, leurs règnes et leurs mesures, mais sur les mouvements politiques populaires, leurs combats pour que les intérêts des simples citoyen.ne.s pèsent aussi. Il raconte les revendications des Amérindien.ne.s, des syndicats, des féministes, des Afro-américain.e.s, etc. En somme, de tous ces groupes opprimés qui ont pu, à force de combats inégaux, améliorer un tant soit peu leur condition.

La campagne de Bernie se situait en droite ligne d’un mouvement apparu trop tard pour figurer dans le livre de Zinn : Occupy Wall Street. Les revendications de ces activistes, des 99%, fut reprise par Sanders dans la totalité de ses discours : celle de réduire les inégalités. Bernie a lui-même déclamé inlassablement le nous de la volonté du peuple, plutôt que le je du candidat à la présidentielle. Il a aussi été piégé par cette rhétorique lorsqu’il a demandé à ses votant.e.s de le suivre dans son soutien à Clinton. Ce nous dégagea alors une volonté propre en protestant avec virulence. C’est là que réside le sens de notre titre originale A Campaign of Their Own, cette campagne a fini par dépasser le candidat et est devenue une sorte d’entité monstrueuse sans cadre défini, sans leader et tiraillée dans tous les sens par les citoyen.ne.s qui la compose.

En nous concentrons sur ces personnes qui sont sur la scène de l’histoire mais de l’autre côté, dans son angle mort, nous voulions raconter une autre version. A Campaign of Their Own donne la paroles aux militant.e.s, il dévoile le contrechamp des images de campagne relayées par les télévisions à travers le monde. Nous montrons les militant.e.s de Sanders qui parlent de la campagne, du parti démocrate, de leurs espoirs pour le pays, ainsi que de leur sentiment après leur défaite.

Nous n’avons pas fait un casting au préalable. Nous avons rencontré
ces militant.e.s lors de réunions, aux quartiers généraux de la campagne et dans les rallyes et nous les avons filmés presque aussitôt. Je me suis toujours positionné au plus proche des personnes que je filmais afin de créer la plus grande proximité entre le spectateur et les protagonistes. Et plutôt que de s’approcher au plus près de Bernie Sanders, nous avons choisi de filmer la campagne en usant du contre-champ, en observant les gens dans la foule plutôt que le candidat sur la tribune. Et si celui-ci apparait dans A Campaign of Their Own c’est en filigrane, au loin, derrière les militant.e.s.

Le film permet de recommencer et/ou poursuivre les réflexions sur l’état du système démocratique américain et sur les raisons de l’échec des gauches en Occident. Si les élections américaines semblent éloignées de la réalité politique de l’Europe et sans commune mesure avec notre propre système démocratique, elles ont beaucoup de points communs. Par exemple, le parti démocrate ressemble à toutes les gauches mesurées d’Europe, incapable de se réformer, sans véritable poids idéologique, et perdant systématiquement du terrain dans les urnes.

Le film draine aussi des interrogations plus larges sur la position du.de la citoyen.ne dans un système démocratique et pose des questions d’actualité importantes. Le déroulement des primaires démocrates est-il révélateur de l’impossibilité de renouvellement des grands partis de gauche ? Est-ce que un mouvement politique peut survivre à la perte de son leader ? Les élections sont-elles une vraie participation ou plutôt une adhésion à un système et l’illusion d’avoir choisi ?

Lionel Rupp

NOTES DU PRODUCTEUR

En avril 2016, il y a un an exactement, Lionel et moi buvions des bières et discutions des élections américaines. J’avais alors envie de faire
un projet de film sur mon père, un supporter de Trump que je voulais convertir à Bernie. Je ne savais pas comment faire, alors j’ai dit, comme ça, qu’il faudrait faire un film sur Bernie. Lionel a répondu tout de suite qu’il voulait le faire. Deux jours plus tard, nous étions dans l’avion pour les Etats-Unis afin de filmer les primaires décisive de l’Etat de New-York.

Notre seul plan de route était de nous concentrer sur les militant.e.s, plutôt que sur le candidat. Nous avons dû nous fier à nos intuitions. Nous décidions le jour-même de qui nous allions filmer, où aller et comment nous y rendre. Nous avons été dans tous les quartiers généraux de Bernie, dans les meetings, les manifestations, suivi les militant.e.s faire du porte-à-porte. Nous avons ramené de New-York un matériel passionnant, mais le projet ne faisait que commencer.

Après la primaire de New York, il semblait de plus en plus certain
que Bernie ne pourrait plus battre Hillary. A quelques semaines de la Convention de Philadelphie, nous recevions des nouvelles de Jonathan. Il était évident que si le candidat disparaissait, l’esprit de fond de la campagne persisterait. Jonathan voulait aller crier sa colère au parti. La convention démocrate approchait et nous avons pris la décision de nous y rendre grâce au soutien de notre collectif et une campagne de crowdfunding. Nos intuitions de départ commençaient à se confirmer. En effet, après Philadelphie, l’histoire que nous aimions dépassait le cadre d’une candidature et révélait une fracture à l'intérieur même de la campagne et du parti.

Le film témoigne d’un moment spécifique de l’histoire politique américaine et fait écho aux luttes des citoyens pour faire entendre leurs voix. Il s’agit d’un film indépendant, fait de manière simple et directe et il n’aurait pas pu être fait d’une autre manière.

Ce n’était plus un film sur une campagne mais sur un mouvement, sur le rapport des citoyen.ne.s avec le processus démocratique américain, la frustration et les désillusions qu’il génère. Et alors que la convention tirait à sa fin, nous étions témoins des germes de la future défaite de Hillary Clinton. Grâce à l’apport du chapitre sur la convention démocrate, nous avons pu explorer un moment clé de l’histoire politique des Etats-Unis. Un moment qui traite d’enjeux essentiels dans les sociétés démocratiques, tels que la lutte pour la représentativité et la difficulté de renverser un pouvoir établi générateur d’injustices.

Michael David Mitchell

ZOOSCOPE

Zooscope est un collectif d’artistes de différents milieux (écriture, théâtre, danse, cinéma, animation, graphisme, arts plastiques, philosophie). C’est avant tout le processus de travail, axé sur une dramaturgie ouverte sur plusieurs médias, qui les réunit. Ils se regroupent en 2008 sous forme de label, puis, en 2014, après de nombreux projets croisés, ils décident de se lancer dans des créations collectives, regroupant tous leurs domaines. Depuis 2016, le collectif soutient financièrement différents projets individuels et collectif de ses membres afin de faciliter le lancement de productions intransigeantes et instinctives.